Le téléphone avec une personne autiste

Urban Phone de ds Kamara

Pendant le confinement, comme tout à chacun, j’ai dû réorganiser ma manière de travailler et je voudrais ici parler un peu du travail enclenché auprès d’un jeune que je vais appeler Nicolas.

Nicolas a 17 ans et est autiste sans déficience intellectuelle . Je l’accompagne depuis un an et demi. Dès le début du confinement , la maman m’oriente vers la piste d’un travail autour du téléphone. Comme beaucoup d’autiste, Nicolas est peu adepte de ce moyen de communication. Il a un téléphone mais il ne s’en sert pas. Il est souvent déchargé. Il a ce téléphone, je pense uniquement pour l’urgence lorsqu’il doit appeler ses parents, si il y a un problème dans la journée.

Au départ, je me suis dit  » ok, bon c’est un challenge mais après tout, autant essayer des choses car on ne sait pas combien de temps ce confinement durera ». J’ai réfléchis à ce que je voulais faire et ce que je voulais proposer à Nicolas avec le téléphone. Très tôt j’ai mis en place certaines règles qui ont permis à Nicolas d’avancer de façon très favorable et au delà même de l’objectif du téléphone.

Je vais retranscrire les idées principales:

– la première règle était qu’il devait m’appeler sur un temps que nous définissions ensemble. Je partais du postulat que réaliser un appel était tout à fait dans ses cordes et que cela restait adapté et dans une perspective intéressante liée à son âge et à ses capacités. C’était important pour moi de ne pas tomber dans « je t’appelle et tu décroches ». J’avais vraiment en tête de le mettre en action de ces appels téléphoniques. Les débuts furent difficiles car Nicolas n’appelait pas ou pas à l’heure ou pas le bon jour. Mais parmi cela il y avait des appels passés au bon moment et donc m’encourager à maintenir ce cadre. Afin de pouvoir l’aider à respecter ses rdv téléphoniques, j’ai introduit dans un premier temps, la relance par sms. cela fonctionnait parfois mais d’autres fois, il était occupé à faire autre chose! Ensuite j’ai mis en place l’envoi du sms pour lui notifier la date du prochain appel. Convenir d’un prochain temps d’appel, nous le faisions évidemment à l’oral à la fin de chaque appel mais le fait que je l’écrive en sms a considérablement permis à Nicolas de se  » rappeler » et d’honorer de plus en plus les rdv téléphoniques. Jusqu’à ne plus en oublier un.

– la deuxième règle était de proposer une discussion dans laquelle Nicolas était coutumier. C’est une discussion favorisant les « habiletés sociales » et que d’habitude nous faisons lors de l’intervention. La consigne de cette discussion bien connue de Nicolas est la suivante: Nicolas doit aborder par une question ou un début de conversation une thématique bien précise que je lui donne en général au tout début de l’intervention. Il a alors les 2 h de l’intervention pour enclencher des questions ou des conversations à ce sujet. Il s’agit de thématiques générales comme l’environnement, les transports, le sport, l’école, la famille ect…Ajouté à cela, je lui ai ajouté comme consigne une thématique d’ordre général qui a comme objectif de demander comment ça va, comment s’est passé le Week end par exemple. Cela faisait 6 mois que Nicolas s’exerçait à ces deux consignes qu’il avait tout à fait intégré. Dans le process, j’ai pris l’habitude de lui dire constamment où il en était rendu à savoir  » pour ta thématique générale , tu es à 3/5 et ta thématique du jour 2/5″ Cela peut paraitre très cadré mais ceux qui travaillent avec des autistes savent que ce n’est pas un détail anodin car il s’agit pour Nicolas d’un effort de concentration que de communiquer donc il faut rythmer l’effort et bien sûr encourager en renvoyant par exemple les questions et en lui faisant également la discussion. Bref Nicolas connaissant depuis 6 mois ces deux consignes, c’est naturellement que je lui ai proposé ce contenu rassurant pour lui, lors de nos appels téléphoniques. Etant très à l’aise avec ce contenu, c’est à dire ayant acquis vraiment une capacité à poser des questions sur des thématiques relativement faciles, je lui ai proposé au bout d’un mois et demi de confinement, des thématiques plus abstraites en lien avec des ressentis, des émotions. exemple: l’ ennui, le manque, la joie… Nicolas s’est bien prêté à l’exercice car il avait acquis vraiment des automatismes sur les questions à poser dont il s’est servi. même effectivement ces thématiques ne sont pas des thématiques favorites.

– la troisième règle était d’apporter un soin particulier au début de l’appel et à la fin . Puisque c’était lui qui appelait, le travail considérable s’est fait au tout début du confinement lorsqu’il appelait. C’était de long silence et l’attente que j’enchaine sur le début de l’appel. C’est donc volontairement que je parlais peu pendant les début d’appel. je reprenais la parole pour lui expliquer comment pouvait s’enclencher un début de conversation d’appel. Car au delà du « c’est moi… » il n’arrivait pas à enchainer. C’est donc dans l’accompagnement de ces tout début d’appel, que j’ai accès mon effort de faire silence et ma guidance orale pour l’amener à trouver un début d’appel qui soit cohérent . Ainsi est apparu le « bonjour  » pui le bonjour Virginie  » et enfin petit à petit est venu, « bonjour Virginie , c’est moi… » jusqu’à n’avoir pour ma part, plus rien à rajouter puisqu’il enchainait directement avec  » bonjour Virginie, c’est Nicolas, comment ça va? » cela a bien pris un mois… La fin de l’appel téléphonique quant à elle, a été travaillé de la même manière

Au fur et à mesure des appels téléphoniques ( 2 appel de 30 minutes par semaine) , j’ai ressenti Nicolas plus à l’aise, plus en confiance avec l’outil du téléphonique. Le fait qu’il réussisse d’appeler à la bonne heure et au bon jour était déjà une sacrée étape et enfin qu’il investisse l’appel avec son contenu fut aussi une sacrée surprise. Avec vraisemblablement pas mal de joie puisque l’on a pas mal rigolé durant ces séances téléphoniques.

– Voyant la confiance débordante de Nicolas, j’ai saisi l’occasion de lui proposer au bout d’un mois, un visio par whats app. avec le même contenu (thématique générale et thématique du jour) . Très content de pourvoir voir, il a bien apprécié ces visios et c’était aussi l’occasion pour lui de me montrer certaines choses dans son environnement et ce qu’il vivait pendant son confinement: exemple: une branche tombée lors d’une tempête, des travaux dans la maison, son chat… Je l’ai senti investi dans ces appels visios.

– A coté de ces appels téléphoniques et visios, j’ai mis en place quelques échanges sms et mails qui ont été peu nombreux .Pour le sms, Nicolas a adopté en règle générale, le relfexe de répondre au sms mais là encore il a fallu que je l’accompagne pour qu’il y trouve le sens. Quant au mail, j’ai échangé de façon ludique ( charades et mail centré sur sa passion de la voile) et les réponses mails de Nicolas ont été lentes mais elles ont été faites. Mais ces deux points, je pense peuvent être davantage travaillés.

Pour conclure, je dirai que la situation de confinement, et la mise ne place de ces deux appels téléphoniques par semaine, a vraiment permis à Nicolas d’investir cet outil inconnu pour lui qu’est le téléphone. Il s’en est saisi de façon autonome en réalisant il y a une semaine, un visio avec son grand père. Toute la famille a pu constater le changement de regard et d’utilisation que Nicolas a eu avec son téléphone. Le résultat est tellement probant que j’envisage de poursuivre ces séances de téléphone bien après le déconfinement.

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