L’activité sociale libérale: des préjugés issus d’un inconscient collectif culturel institutionnel

L’activité libérale fait place à un nombre de préjugés issus de l’inconscient collectif. Parmi eux, j’en ai identifié deux qui sont à l’œuvre dans l’exercice libéral du travail social : l’absence/l’arrangement avec l’éthique, la recherche du profit.

Il est utile pour moi de m’arrêter dans le cadre de cet article non pas sur ces deux points mais sur ce qui expliquerait ces préjugés infondés. Même si peu affichés clairement par le plus grand nombre, ces préjugés restent néanmoins en tête et réapparaissent, à tout moment lorsque l’acteur/l’activité libéral/e du travail social est pour quelque raison que ce soit, mis sur la sellette.

Afin d’expliquer pourquoi ces deux points seraient pour moi au cœur d’un inconscient collectif culturel institutionnel, je voudrais faire une réflexion générale sur l’institution.

Le mot libéral est un dérivé du mot liberté. Liberté d’entreprendre.  

Il est des pays où ce terme de « libéral » ne recouvre pas autant de préjugés qu’en France. Force est de constater que c’est en France où l’activité libérale non sans être formellement décriée, est sans cesse projetée dans une dualité avec le secteur public. Je pense que réside là une exception française. J’accorderai à ce fait là, qu’il puisse trouver sa source dans la particularité de l’état Providence c’est-à-dire d’un Etat français qui se réclame solidaire et portant assistance aux plus démunis.

Le service public en France est une institution qui sert les valeurs fondant la république. C’est également une institution qui est l’expression et la garantie de l’ordre social. Néanmoins comme toute institution, elle opère en elle-même sa finitude. D’aucuns diront avoir déjà pu se heurter à ce qui s’apparente bien à des limites de fonctionnement de l’institution. Néanmoins pour que l’institution perdure, il faut qu’elle fasse corps face à toute sortes d’éléments qui représentent l’extérieur /l’étranger qui viendraient réinterroger sa finitude et sa limite d’action. Pour une institution, s’ouvrir au fait qu’il puisse naître un projet construit à partir d’une difficulté rencontrée en son sein, est difficile à admettre. Difficile mais pas impossible. L’institution se développe en intégrant, avec plus ou moins de rapidité, de logique et d’aisance, des éléments extérieurs nouveaux à son projet. C’est ce que les institutionnalistes nomment : l’échec de la prophétie. Pour faire simple, l’institution nait d’une idée, d’une valeur à mettre en avant, des groupements d’hommes s’organisent. Cela grandit et nécessite l’établissement d’une nouvelle organisation plus poussée, toujours portée par l’idée d’atteindre l’objectif initial de la fondation.  Il est démontré que les institutions toutes suivent le même chemin à savoir la bureaucratisation qui serait une forme perverse d’une organisation trop poussée. Quand on fait du moment bureaucratique un absolu, on tombe dans le travers bureaucratique : objectiver les acteurs, leur faire oublier leur responsabilité, appliquer des instructions mais sans toujours en comprendre la signification. Bref, arrive à ce moment là un point de bascule, où l’institution non seulement finit par desservir ce pour quoi elle s’est créée mais elle finit par desservir avant toute chose les hommes qui la constituent. Des hommes qui pour beaucoup la quittent…Des hommes qui veulent continuer à faire vivre la valeur initiale du projet institutionnel.  

Et c’est bien là où je veux en venir pour introduire l’activité libérale… Certes il n’y a pas de tout blanc ou tout noir. Mon propos n’est pas de dire que l’activité libérale du travail social est rejetée. Non elle ne l’est absolument pas. Elle se développe tout à travers le territoire. Il y a des institutions qui commenceraient à intégrer (pour toute sortes de raisons) cet extérieur. C’est ce que les institutionnalistes appellent « L’effet Mühlmann » c’est-à-dire le processus par lequel des forces sociales marginales ou minoritaires ou anomiques (ou les trois à la fois) prennent forme et sont reconnues par l’ensemble du système des formes sociales déjà là. L’institué acceptent l’instituant (celui de l’extérieur) lorsqu’il peut l’intégrer. Pour être totalement valable, cette intégration devrait rendre équivalent l’instituant aux formes déjà existantes. Ce qui est un grand challenge ma foi.

Cela permet de mieux comprendre ce qui se joue dans la circulation inconsciente de préjugés sur les acteurs du travail social libéral et particulièrement ces deux points : l’absence d’éthique et la recherche de profit.  L’acteur social libéral représente un peu malgré lui, un étendard de ce qui est limitation dans les institutions et c’est pourquoi l’institution a tant de mal parfois de voir arriver ce nouvel acteur du travail social. Ce dernier met l’institution face à sa limite. Sans rentrer dans le détail du mouvement de l’analyse institutionnelle, il y a dans le travailleur social libéral quelque chose qui est difficilement soutenable par l’institution elle-même et qui la met dans une dissonance cognitive très importante. Ainsi plus grande est la peur, plus grande est l’attaque pour s’en défaire (parfois inconsciemment).  Les deux points notés en préambule de cet article ne sont pas anodins, ils sont le fondement même de l’institution du service public: l’éthique et la gratuité. Reproché ainsi à un travailleur social libéral son absence ou ses libertés par rapport à son éthique ainsi que sa recherche de profit c’est l’expulser loin pour ne pas l’intégrer et faire évoluer l’institution. Non seulement il est complètement faux d’assimiler l’activité libérale à une absence d’éthique et une recherche de profit mais il est mortifère pour une institution de continuer dans ses codes établis simplement parce que la crainte de l’extérieur est plus forte que de déploiement d’une ouverture sur l’extérieur. .  

Merci de m’avoir lu, Virginie


 

Le rôle de l’institution selon l’approche systémique

Ana Montiel

Dr Guy AUSLOOS, lors d’une communication présentée à la réunion Genevoise des thérapeutes familiaux organisée par le G.R.I.D.E.F ( groupe de recherche d’information d’études sur la famille, Genève) en décembre 1980, expliquait le rôle selon lui, de l’institution:

« Si, selon l’approche systémique, l’institution ne peut se donner pour projet de « soigner » le patient, elle peut cependant conserver un rôle en se mettant au service de ses finalités individuelles, sans aller à l’encontre de la réalité systémique dans laquelle il vit. C’est un des mérites de Siegi HIRSCH d’avoir souligné cet aspect depuis plusieurs années dans son enseignement et sa pratique.[…]… l’institution a la possibilité de développer les potentialités de l’individu ( corps, intelligence, affects) et donc de favoriser la réalisation de ses projets. Elle peut aussi être le lieu où il peut se retirer, se reposer, prendre de la distance, se donner du temps, et dans ce cas la vieille notion d’asile reprend tout son sens. Enfin elle peut être moyen de séparer les combattants lorsque le conflit devient trop aigu. Il importe cependant que l’institution ne propose pas ce qu’elle ne peut réellement promettre, à savoir une éventuelle guérison.

Cette mise au service des finalités de l’individu ne peut cependant pas se concevoir sans évolution concomitante du système familial, comme nous l’avons montré. Et comment peut on mieux mettre la famille en situation de se modifier? En faisant appel à elle, en reconnaissant son implication, en stimulant sa responsabilité, en reconnaissant sa compétence.

C’est ce que nous avons souvent formulé en disant à peu près ceci aux familles: « ce placement a sûrement dû vous toucher et vous concerne tous. C’est pourquoi nous souhaiterions vous rencontrer, parce que nous savons que c’est vous qui comprenez le mieux la situation. Nous voudrions bénéficier de vos connaissances et de votre compétence parce que sans vous nous ne pourrons rien faire« 

Redéfinir l’institution dans ce sens impose qu’elle redéfinisse également sa pratique. Il est donc necessaire que ce soit dès les premières démarches en vue de l’admission que la famille soit informée qu’elle est directement concernée par le placement.

Un autre formulation du message pourrait être:  » Nous avons la possibilité d’héberger cette personne. Nous savons cependant que son comportement, aussi étrange qu’il puisse paraître, a un sens et que ce sens, il n’y a que vous, sa famille, qui puissiez nous aider à le décoder. sans votre collaboration, nous serions donc dans l’impossibilité de plus que d’assurer une bonne hôtellerie« . Devrait s’ensuivre une négociation sur la possibilité d’accepter un tel contrat: « Pouvez-vous nous assurer de votre collaboration? Sinon nous ne pouvons entrer en matière pour le placement, nous ne serions pas cohérents » […]…

Au premier abord, une telle procédure peut paraître rigide, voire rejetante. Elle nous apparaît pour tant comme le seul moyen cohérent pour établir les conditions nécessaires et suffisantes à ce que le travail avec le patient-désigné et sa famille soit ultérieurement possible. Trop souvent en effet, les familles ont encore la possibilité de placer un de leurs membres comme une valise à la consigne. Et l’institution aurait à répondre, selon la formule de Louis EMERY, directeur de Chevrens: « Nous ne sommes pas une consigne, nous n’acceptons pas les valises« . Une telle attitude permet de définir d’emblée le contexte comme thérapeutique et de revaloriser celui qui se sentait exclu.

D’autre part, situer d’emblée la famille comme collaborateur précieux, voire indispensable, permet d’éviter la traditionnelle escalade symétrique qui accompagne souvent un placement. [où] les représentants de l’institution seront perçus comme les spécialistes qui savent, eux, ce qu’il faut faire. Les conditions sont alors réunies pour que l’escalade commence. Que de fois, lors de synthèses, n’entend on pas critiquer les parents qui n’ont pas su…, la femme qui n’a pas su…, le mari qui aurait dû… et l’on ne se rend pas compte que, ce faisant, on se prépare à relever le défi en annonçant implicement que l’on saura…, que l’on pourra…, que l’on devra…. Les sentiments de toute-puissance institutionnelle sont bien souvent nourris de ces défis. »

Le devenir-minoritaire

interlista de Violeta LOPIZ

La perspective du devenir-minoritaire théorisée par les deux philosophes Gilles DELEUZE et Félix GUATTARI, est l’ensemble des agencements d’énonciations et de dénonciations désirantes, de concepts nomades, d’itinérances aventurières, de lignes de fuites, de fêlure et de rupture, de déterritorialisations institutionnnelles…

Le devenir-minoritaire n’a rien à voir évidemment avec le nombre de gens qui participent à un courant ou adhèrent à un groupe, ni avec les opinions favorables ou défavorables qui les concernent, évaluées par les « sondages » ou les « enquêtes », encore moins avec la « représentativité » mesurée par les hit-parades, les tops cinquantes, les succès de librairie ou autres indicateurs de la popularité et de la communication.

Le devenir-minoritaire concerne la prise de « masse sociale » pour reprendre un concept majeur de Georges DEVEREUX, c’est à dire l’influence réelle exercée par une position théorique, un courant politique ou un individu, influence qui n’est en aucun cas quantifiable, qui ne se mesure donc pas selon le nombre de personnes qu’elle touche, mais qui se réfère à sa puissance effective d’énonciation, à sa valeur d’attraction, à sa capacité d’action »

Source: Penser l’institution avec Georges Lapassade, Dialogues imaginaire avec les théoriciens du mouvement de l’analyse institutionnelle, Remi HESS

L’analyse institutionnelle

« Lorsque nous naissons, nous survenons dans un réseau d’institutions qui sont déjà là, avant notre arrivée sur terre: une répartition de la propriété, l’organisation de la famille, de l’Etat. Si nous naissons en France et que nous héritons de la nationalité française, nous vivons dans un système de normes qui ne sera pas celui d’un enfant venant au monde en Allemagne, en Algérie, en Argentine… Il en est de même pour la famille, le milieu ou la classe sociale ou plus généralement pour l’ensemble du système institutionnel dont nous héritons, la religion en particulier, que nous ne choisissons pas , le plus souvent, mais dont nous héritons du fait de naître ici ou là.

Le mouvement des institutionnalistes nous invite à penser nos affiliations aux institutions et nous disent en mot d’ordre: « analysons nos institutions ».

C’est un mouvement d’analyse critique où la personne naît à elle même. D’objet de l’institution, la personne devient sujet. Car selon les institutionnalistes, l’institution nous aliène. Comment peut donc s’opérer ce travail de désaliénation? On quitte souvent une aliénation pour une autre…Cette conquête de compréhension de ce que recouvre l’institution, n’est donc pas une fin mais plutôt un processus.

L’INSTITUTION est définit comme le produit d’une confrontation permanente entre l’INSTITUé ( ce qui est déjà là, ce qui cherche à se maintenir) et l’INSTITUANT ( forces de subversion, de changement)

L’ANALYSE INSTITUTIONNELLE est un mouvement à la fois pratique, puis théorique dont on peut voir les prémisses en France dans les années 1940 sur le terrain de la psychothérapie et de la psychiatrie et qui continue à se développer aujourd’hui dans de nombreuses directions. . En 1969, à la suite des travaux de CASTORIADIS et de LAPASSADE, René LOURAU élabore l’analyse institutionnelle. Ce courant profite du mouvement de mai 1968 pour s’étendre au delà des frontières françaises vers les pays jeunes ou les pays en mouvement: Allemagne, Portugal, Espagne, Italie, Amérique Latine qui deviennent eux-mêmes producteurs de concepts et d’expériences.

Dans les années 1950, des psychiatres et psychologues ( F. TOSQUELLES, J.OURY, F. GUATTARI) réfléchissent sur le groupe et sur l’établissement comme instances essentielles à travailler pour aider les malades mentaux à se construire une transversalité ( ensemble des appartenances institutionnelles d’un sujet ou d’une institution).

Dans les années 1960, ce mouvement de la psychothérapie institutionnelle s’étend :

– à la pédagogie en rencontrant la pédagogie FREINET ( R. FONVIEILLE, F . OURY)

– à la philosophie ( J-P SARTRE, C. CASTORIADIS)

– et à l’intervention psychosociologique et sociologique ( G. LAPASSADE, R. LOURAU)

L’ANALYSE INSTITUTIONNELLE est à la fois une théorie des groupes, des organisations et des institutions mais aussi une méthode d’intervention et d’analyse à l’intérieur des établissements ( éducation, travail social, entreprises…) L’analyse institutionnelle en situation d’intervention est la SOCIOANALYSE.

– La SOCIOANALYSE est le dispositif d’analyse de la confrontation entre l’instituant et l’institué. G. LAPASSADE et R. LOURAU ont développé cette forme d’intervention dans le social et l’associatif . Sur le terrain de l’action sociale, signalons tout particulièrement les travaux de D. MARTIN et P. ROYER-RASTOL. « 

Les dispositifs déployés pour mettre en place l’analyse sont appelés les DISPOSITIFS ANALYSEURS:

– Il y a par exemple la PSYCHANALYSE: avec notamment l’inconscient collectif et l’inconscient individuel: Qu’est ce qui nous amène en tant qu’individu à nous intégrer à une institution? qu’est ce qui nous amène à en partir? Une piste développée est notre besoin de sécurité face à notre angoisse de mort. Un besoin de s’inscrire dans une continuité dans l’illusion d’une institution ( famille, entreprise, état…) qui nous survivra ect…

– la PSYCHOSOCIOLOGIE issu de la dynamique des groupes de Kurt LEWIN et de J.L MORENO. (je ferai un autre post sur le sujet)

Enfin Il existe de nombreux modes de travails sur le terrain de l’intervention qui dépendent de la position du chercheur . Une des techniques les plus souvent pratiquée dans le cas de l’intervention interne en France est :

-LE JOURNAL INSTITUTIONNEL, outil qui permet de suivre au jour le jour le développement d’un processus d’analyse notamment dans la mise en place d’un « laboratoire d’ethnographie institutionnelle » Par exemple dans le cadre de la mise en place d’une réforme dans une institution comme l’éducation nationale, proposer l’écriture d’un journal institutionnel aux enseignant est un excellent sujet pour un ethnographe. Ou encore dans le cadre d’un travail d’anthropologie institutionnelle, proposer l’outil des « histoires de vie » par le journal autobiographique, comme observation de l’institutionnalisation du sujet. ( Là encore je vais consacrer un post entier à ce sujet du journal car il y a tant à écrire à ce sujet!)

Source: Penser l’institution avec Georges LAPASSADE, Dialogue imaginaire avec les théoriciens du mouvement de l’analyse institutionnelle, Remi HESS