Souffrance en France de Christophe DEJOURS, la banalisation de l’injustice sociale.

Sorti en 1998, Souffrance en France, la banalisation de l’injustice sociale, est un livre de référence sur la santé au travail, écrit par Christophe DEJOURS, psychiatre, psychanalyste, et professeur au Conservatoire national des Arts et Métiers et directeur du Laboratoire de psychologie du travail et de l’action.

Le thème de l’ouvrage réside en un état des lieux des mécanismes, qui entrent en jeu dans les contraintes liées au travail en France, ainsi que l’origine des comportements humains engendrant cette souffrance mettant ainsi au jour une banalisation de l’injustice sociale.

L’auteur expose dans cet essai la compréhension qu’il a des rapports de domination dans ce qu’il qualifie de « guerre économique » et il concentre son effort d’analyse sur les conduites humaines, qui pour les unes consentent à subir la souffrance, et pour les autres, consentent à infliger cette souffrance.

 CONSTAT

Christophe DEJOURS introduit son essai par le constat, dans l’opinion populaire, de l’existence d’un sentiment de résignation face à des phénomènes sociaux tels que le chômage ou l’exclusion, sur lequel les gens auraient le sentiment de ne pas avoir d’emprise.

Selon l’auteur, le manque d’indignation et l’absence de prise de responsabilité individuelle ou collective relèverait non seulement du constat d’impuissance face à ce processus, -véhiculée par le discours économiste-  mais serait aussi comme une défense pour se protéger contre la conscience douloureuse de notre propre complicité face au développement de ce malheur social.

L’auteur y voit là, une transformation qualitative de la société s’exprimant par une évolution des réactions sociales. Cette évolution intervient dans une période qui se caractérise, dans l’univers du travail, par la mise en œuvre de nouvelles méthodes de gestion et de direction des entreprises, s’accompagnant de licenciements et d’une brutalité des rapports de travail.

Selon l’auteur, les risques liés à la santé, contrairement à l’idée commune, n’ont pas diminués et les infractions au code du travail redeviennent fréquentes. La souffrance liée aux contraintes de temps, de cadence, de formation, de diplôme, de rapidité d’acquisition intellectuelle et pratique, va en s’aggravant.

Christophe DEJOURS détermine quatre types de souffrance : la crainte de l’incompétence, la contrainte à mal travailler, la non-reconnaissance et l’apparition de manifestations psychopathologiques liées au travail. Cette souffrance  se décline du côté de ceux qui travaillent mais également du côté de ceux qui sont privés d’emploi.

THESES DEVELOPPEES PAR L’AUTEUR

Dans un second temps, l’auteur cherche à comprendre l’incidence que peuvent avoir d’une part les organisations politiques et syndicales et d’autre part, les entreprises elles-mêmes, sur  ce phénomène social. Il développe plusieurs thèses.

  • En premier lieu, la thèse du déni de la souffrance alimenterait, selon Christophe DEJOURS le développement du phénomène.

Il rend compte de l’incidence du déni des organisations politiques et syndicales. Les préoccupations relatives à la santé mentale, à la souffrance psychique au travail, n’ont été ni analysées, ni comprises. Au contraire, elles ont été le plus souvent rejetées et disqualifiées par les organisations politiques et syndicales. Les enquêtes entreprises dans ce sens dans les années soixante dix,  se sont heurtées à l’interdiction syndicale et à la condamnation gauchiste. L’idée véhiculée à l’époque consistait à croire que l’intérêt porté à cette subjectivité individuelle conduisait à des pratiques individualisantes, qui, au final,  nuiraient à l’action collective.

La honte et l’inhibition collective ont donc, selon l’auteur, ouvert le chemin à l’indifférence à la souffrance psychique de ceux qui travaillent engendrant par la même occasion, la tolérance sociale face à la souffrance des chômeurs.

L’auteur précise que c’est dans ce contexte, qu’apparaissent « les cultures d’entreprises » avec de nouvelles méthodes de recrutement, de gestion, de direction des « ressources humaines » toutes tournées vers l’organisation et le management. Ces méthodes concourent  à disqualifier les préoccupations sur le travail et alimentent, selon l’auteur, trois thèses néo-libérales : la première consistent à dire qu’il n’y a plus de travail, la deuxième avance l’idée que le travail ne pose plus de problème scientifique : tout est intelligible, formalisable, reproductible, la troisième présente le travail comme ne pouvant plus constituer une occasion d’accomplissement de soi. Selon Christophe DEJOURS, ces trois thèses sont contestables. Le travail n’est pas une denrée rare, il ne diminue pas mais est effectué par le moins de personnel possible, deuxièmement, il n’y a pas de risques zéro et de qualité totale et enfin si le travail peut être médiateur de l’émancipation, il demeure aussi générateur de souffrances comme l’ont montré les recherches en psychodynamique du travail.

Selon l’auteur, ces thèses ont des incidences importantes sur la mobilisation collective et politique. Elles culpabilisent les grèves qui constitueraient une menace pour la pérennité des entreprises. Elles posent la honte spontanée de protester quand d’autres sont beaucoup moins lotis réduisant ainsi l’espace de parole sur la souffrance au travail. De sorte que l’intolérance affective à sa propre émotion réactionnelle, conduit le sujet, à s’isoler de la souffrance de l’autre par une attitude d’indifférence donc de tolérance à ce qui provoque sa souffrance.

Ainsi se crée, selon l’auteur l’émergence de la peur et de la soumission,  engendrant un nouveau clivage entre deux populations : ceux qui travaillent et ceux qui sont victimes du chômage. Tous les travailleurs vivent sous la menace du licenciement et de la précarisation. A ce sujet, l’auteur définit quatre effets de la précarisation : le premier est l’intensification du travail et l’augmentation de la souffrance subjective, le deuxième est la neutralisation de la mobilisation collective contre la souffrance, le troisième est la stratégie de défense du silence et enfin le quatrième est l’individualisme, le chacun pour soi.

Les travailleurs soumis à cette forme nouvelle de domination par le maniement managérial de la menace à la précarisation, observent des conduites d’obéissance voire de soumission. Cette peur coupe le sujet de la souffrance de l’autre qui souffre aussi, pourtant de la même situation. C’est pourquoi, l’auteur affirme que cette peur produit une séparation subjective croissante entre ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas.

Christophe DEJOURS s’interroge enfin sur le passage de la soumission au mensonge. L’auteur évoque que le système ne peut se nourrir uniquement du consentement, de la résignation, voire de la soumission. Les cadres se référent, sans réticence apparente à la description gestionnaire, et ce pour une raison toute simple: ils font eux-mêmes leur propres expériences de la peur et subissent les concurrences inter-salarié. Faisant preuve de zèle et d’application pour remplir les missions, chaque salarié dépend à son niveau des informations venues d’ « en haut » et dont il ne peut vérifier la véridicité. C’est cette production d’information falsifiée que Christophe DEJOURS appelle, la distorsion communicationnelle.

  •   En seconde thèse, Christophe DEJOURS oriente sa réflexion sur la stratégie de la distorsion communicationnelle, terme emprunté à HABERMAS, et sa « Théorie de l’agir communicationnel ». La stratégie de la distorsion communicationnelle, pratiquée dans les entreprises  est, selon l’auteur, le centre du mensonge institué dans les entreprises.

Le déni du réel du travail constitue la base de la distorsion communicationnelle. Il est en général, associé au déni de la souffrance dans le rapport au travail. Le déni réel du travail est le fait des cadres et des ingénieurs  mais il est largement partagé par tous ceux qui accordent une grande confiance au pouvoir de maîtrise de la science sur le monde objectif.

Le déni ne se limite pas à la méconnaissance du réel. Il résiste à l’épreuve de vérité et de l’expérience. Dans la conjoncture actuelle,  le management à la menace, favorise le silence, le secret et le chacun pour soi. C’est pourquoi les travailleurs eux-mêmes deviennent complices du déni réel du travail par leur silence, leur rétention d’informations et la concurrence effrénée à laquelle ils se voient contraints les uns par rapport aux autres.

  •  En dernier lieu, Christophe DEJOURS aborde la thèse du mal, sa valorisation, sa rationalisation et enfin sa banalisation qui est au cœur du processus de la souffrance au travail.

Christophe DEJOURS définit le mal comme la tolérance au mensonge, sa non-dénonciation et au delà, le concours à sa production et à sa diffusion. Il illustre cette définition du mal par cinq pratiques ordinaires de travail. La première réside dans les infractions au Code du travail, la deuxième concerne les affections discriminatoires (notamment commises à l’encontre des femmes), la troisième c’est le recours à la menace, au chantage et aux insinuations en vue de déstabiliser psychologiquement les salariés, la quatrième consiste à la participation aux plans sociaux et enfin la dernière fait état d’une menace à la précarité permettant, selon l’auteur de soumettre autrui à faire des choses qu’il réprouve moralement.

L’auteur s’intéresse à comprendre le processus grâce auquel des gens, dotés d’un sens moral consentent à apporter leurs concours au mal. Selon l’auteur, il faut au moins deux conditions pour que la valorisation du mal s’opère : la première consiste à avoir des leaders du mensonge et du tout stratégique au titre de ce que l’auteur nomme la  « guerre économique » et la deuxième est l’établissement d’un dispositif spécifique pour enrôler et mobiliser les gens dans la stratégie du mensonge.

Dans cette perspective, l’auteur fait état du principal ingrédient nécessaire de la valorisation du mal : la virilité. Celle-ci se mesure à l’aune de la violence que le salarié est capable de commettre contre autrui.

L’auteur poursuit son propos par le phénomène de la rationalisation du mal. La motivation principale des personnes est de ne pas perdre sa virilité. Les gens ne sont pas tous très fiers de leur conduite. Au contraire, le fait de concourir à effectuer des actes qu’on réprouve peut mener jusqu’à la souffrance morale. Et cela nécessite que les personnes développent des stratégies de défense afin de se justifier à elles-même et aux autres, leurs comportements. Christophe DEJOURS décrit trois comportements de défense : la stratégie collective de défense du « cynisme viril », l’idéologie défensive du réalisme économique et enfin le comportement de victimisation. L’auteur  précise que ces stratégies de défense possèdent des ambiguïtés dont deux principales : l’aliénation et la réversibilité des positions de bourreau et de victime.

Enfin l’auteur termine son propos par la description de ce qu’il nomme la banalisation du mal. Christophe DEJOURS s’inspire du concept de « banalité du mal » de l’auteur Hannah ARENDT. Pour Christophe DEJOURS, la banalisation du mal c’est le processus grâce auquel un comportement exceptionnel, habituellement entravé par l’action et  le comportement de la majorité, peut être érigé en norme de conduite, voire en valeur. Il illustre son propos en évoquant le cas d’Eichmann, personnalité terne et effacé et non moins criminel qui œuvra au sein du régime nazi.

Selon l’auteur, la banalisation du mal dans le milieu du travail, repose sur un dispositif à trois étages : Le premier étage concerne les leaders de la doctrine néolibérale et de l’organisation concrète du travail du mal sur le théâtre des opérations. Le deuxième étage concerne les collaborateurs directs aux structures mentales diverses. Le troisième étage concerne la masse de ceux qui recourent aux stratégies de défense individuelles contre la peur. Parmi ceux qui n’adhèrent pas au système, il convient de distinguer deux groupes d’individus : ceux qui ignorent la réalité à laquelle ils n’ont pas accès et ceux qui s’opposent au système. Ces derniers sont confrontés à l’inefficacité de leurs protestations en raison de la cohérence qui soude le reste de la population à la banalisation du mal.

Si le sujet vous intéresse, voici deux autres références de livres -témoignages:

Et pourtant je me suis levée tôt de Elsa FAYNER
Quai de Ouistreham de Florence AUBENAS

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